29 août 2017 à 1:46

Ma chère Alice du passé,

Il est conseillé par je ne sais trop qui de faire cet exercice: s'adresser à la personne qu'on a été, et même à qui nous serons. Je n'ai pas envie de te mentir, je ne sais pas ce que nous allons devenir, mais je peux tenter de t'apaiser un peu cette nuit, pour m'apaiser moi-même.
 
Je pense que tu as vingt-deux ans, du moins, c'est à ce moment de notre vie à qui j'ai envie de dire des choses. On va être honnêtes, toi et moi, tu en chies. T'es seule, tu détestes cette résidence universitaire, tu as redoublé ta licence et tu détestes encore plus l'université qu'avant... En parlant de l'université, cette année-là... Vas-y, tous les jours s'il le faut. Parce qu'il y a UNE personne que tu croises et avec qui tu as plaisir à parler. S'il te plaît Alice, je te le demande comme un service, profite de sa présence, essaie de l'écouter. Parce que tu auras des regrets plus tard. Tu ne vis plus à côté de chez lui, mais tu peux toujours aller dans cette grande coloc leur rendre visite, ils étaient là dans des moments très importants si tu y penses bien. Ne fais pas la même erreur que moi, ces putains de regrets et cette honte jusqu'à me cacher pour pleurer. Enfin, pour ce qui est du bilan, tu constates que tes amis ne t"aident pas et tu t'obstines à te teindre les cheveux en noir. Alice, tu en chies. Et tu vas en chier encore un sacré paquet de temps.

Mais, pour te donner de bonnes nouvelles, tu vas te bouger le cul. Même si tu vas le faire tard, et que tu vas encore commettre les mêmes erreurs plusieurs fois avant de retenir les leçons que la vie te donne. Alice, il serait temps d'arrêter de le perdre, ce temps! J'ai tout d'abord très envie de te conseiller d'arrêter de toucher à tes cheveux: aucune couleur ne le fera revenir. Rien de ce que tu pourras t'infliger n'apaisera les choses en lui ou en toi. Surtout pas en toi. Je sais que tu t'en veux, comme jamais tu ne t'es sentie coupable jusqu'alors. Mais crois-moi: ça va aller. Tu vas tellement changer.
 
Tu vas enfin arrêter de porter capillairement ton deuil... Tu vas avoir la très mauvaise idée de te refaire une frange, très longue de surcroît, mais elle sera très importante : tu es libre de la faire. Tu auras un premier pied de mis à Bruxelles, pour aller faire des photos dans un endroit qui t'a fait rêver.... Une des photos aurait pu changer le cours de notre vie, non pas parce que tu as manqué de mortellement chuter mais parce qu'une personne que tu admires depuis très exactement la même période te regardera. Il arrêtera de te regarder, mais ça, c'est parce que tu l'auras décidé. Ne regrette pas, tu n'étais prête à rien, chaque tentative, pendant les premières années, n'ont franchement pas été de bonnes idées. Aujourd'hui encore, ce ne sont toujours pas de bonnes idées.
 
Tu vas vivre énormément d'expériences, parce que tu vas repartir à la recherche de qui tu es. Oh, tu vas en faire, des mauvaises rencontres, et des détours, et prendre des chemins obscurs et dangereux. Mais tu vas développer ton courage et réveiller une force intarissable qui dormait au plus profond de toi. J'aimerais que tu sois moins abrupte que moi et que tu découvres cette force autrement que par la colère. Parce que tu vas crier, hurler, pleurer de rage. En vouloir à la planète entière. T'en prendre aux bonnes personnes, mais de la mauvaise manière. Tâche de ne pas chercher trop de raisons pour mettre fin aux choses, aux relations. Je te rassure : on survit lorsque ceux qu'on a aimé nous déteste. Ce n'est pas grave si tu n'es pas aimée de tous, toi non plus, tu n'aimeras plus grand monde pendant un moment.
 
J'aimerais te conseiller d'arrêter de céder aux chantages affectifs, d'étouffer la petite voix en toi qui te supplie de t'écouter. Un "non", un seul non, aurait pu t'épargner bien des souffrances. Sache que les humains sont des animaux et gardent leurs instincts : c'est la loi du plus fort, et avant de devenir une battante, tu seras très vulnérable, et beaucoup en profiteront. Je ne te parle pas de la sphère intime, ça, c'est tes schémas depuis toujours... Je te parle travail, de gens qui te dominent professionnellement. Fais attention à toi, et remercie toujours Pauline parce qu'elle est toujours et encore là... et qu'on arrive presque à en rire de tout ça aujourd'hui.
 
Si tu ne suis pas mes conseils, tu vas tout de même réussir à dire merde, et puis à dire stop. Il faudra attendre que tu rencontres la mort: celle d'une personne qui va changer le cours de ta vie. Mais tu auras sur toi une cicatrice, juste derrière ton épaule droite, que tu garderas toute ta vie. Tu pourras l'arborer fièrement, elle est la trace de ce qu'a été notre si chère seconde maman et le point de départ à un grand travail que j'achève et qui a pris deux ans. Mais avant ça, Alice, tu vas rencontrer ta nouvelle meilleure amie, tandis que l'ancienne deviendra aussi mauvaise que du poison. En arrivant enfin chez vous, après un trajet en voiture qui aurait pu te coûter la vie, tu comprendras que tu vaux mieux que du mépris qu'on te donne depuis des mois. Tu vas mettre deux semaines à partir. Tu prendras conscience de toutes les humiliations que tu t'ai faite subir en traînant avec une personne qui, finalement, était insipide et hautement toxique... Si c'est là le prix de la liberté et d'une leçon définitivement apprise, c'est tant pis pour toi.
 
Et non, tu ne seras pas tranquille à ce moment-là: un retour chez maman de quelques mois, un boulot aussi fugace qu'invivable et un dernier Virton.... où tu vas pleurer tous.les.jours. Il est inutile que je précise à qui tu vas faire tes adieux. Oh, ça va aller... il te donnera une belle leçon lui aussi : tu n'aurais pas dû écouter les autres et te faire confiance. Tu te feras confiance et tu n'auras rien à te reprocher, jusqu'à la dernière seconde, une des plus ultimes de ta vie, mais ta première crise d'hyperventilation te ramènera à ce monde de brut (félicitation pour les étages que tu as su monter avant de t'évanouir à moitié, je ne sais toujours pas comment on a fait). Je peux te consoler un peu : c'est dans ce même camp Virton que tu monteras un très grand et très beau plan. Tu voudras être libraire à Bruxelles, et tu en auras tellement envie, que ça se réalisera. Pile là où tu veux, le lendemain de ta candidature!!!!! (tu candidateras un an plus tard, un peu de patience). 
 
Je te promets que la suite est plus heureuse : tu seras prise dans ce master, tu rencontreras ton futur directeur qui croira et qui croit encore en toi. N'aie pas peur si tu es refusée la première fois.... Mais évite d'aller faire remonter ta lettre de réclamation jusqu'à la présidente de l'université, ton directeur n'hésite pas à ressortir l'anecdote et en cours, et au bar !
Bref, tu seras prise la seconde fois, grâce à ta détermination. Tu sais ce que tu veux faire dans ce master, pourquoi tu y es. Ne tarde pas à te mettre au travail, parce que je subis cette nuit et les six jours qui suivent le prix de cette peur paralysante, cette fausse procrastination qui hurle "je ne vais jamais y arriver". Quand j'ai voulu t'écrire i y a une heure, je n'étais certaine de rien. Mais je sais maintenant que nous allons y arriver.
 
Tu vas donc faire un beau mémoire de recherche sur un animal qui représente cette personne si chère qui tu as perdu après tonton et pépé. Tu verras, c'est une très belle aventure, chaque découverte te sera belle et précieuse, beaucoup de personnes vont t'aider, te donner. Tu ne seras plus seule Alice : ce master accueille des êtres uniques, extraordinaires, merveilleux. Ils vont apprendre à te connaître, à t'aimer comme tu es. Parce que tu en sauras plus sur qui tu es, en grande partie grâce à eux. La première année ne sera pas forcément très simple : 2015 aura été une saloperie jusqu'au bout, après Virton, un connard de médecin qui ne te connaît pas te donnera des médicaments. Ne les prends pas, surtout pas. Ils ne te conduiront jamais à de bons endroits (sauf à la montagne où tu trouveras un des plus beaux pulls du monde, longue histoire). N'attends pas l'année suivante pour les rendre à la première pharmacie que tu croises.
 
Enfin, je te le répète, ça va aller : l'été sera merveilleux, tu trouveras ta place dans une autre colonie, avec des gens fabuleux, notamment un vieille amie de Virton que tu retrouveras à tes 25ans. Tu iras voir Marine avant septembre, en Alsace (vous vous entendez le mieux du monde, tu as pleuré toutes les larmes de ton corps quand elle a déménagé), mais alors tu apprendras qu'un être humain peut choisir de se donner la mort. Tu vas pleurer, oh oui tu vas pleurer, je te conseille de ne pas rougir sur ton immense chagrin, il sera véritable et quelqu'un qui le comprendra reviendra dans ta vie. Tu comprendras qu'il ne faut jamais plus avoir de regret, et qu'il faut accepter d'arrêter de se voir à travers les yeux d'autrui. Tu ne peux pas prétendre savoir ce qu'ils pensent. Pense pour toi, pense à toi et c'est tout.
 
Tu auras la charge de "poussins" (je te laisse la surprise de découvrir ça par toi-même) où ton instinct maternel se réveillera, lui aussi. Tu devras faire attention, très attention : un sentiment très fort, qui s'exprime pour une attirance et une envie de protéger un être, ce n'est pas la même chose que tomber amoureuse. J'aimerais t'épargner le coup de poing que tu te prendras au-dessus de la tempe pour bien saisir la nuance, mais je manque de recul, cette fois-ci, pour te dire si la relation en a valu ou non la peine. 
Enfin, pour revenir un peu en arrière, tu feras ton stage là où, un soir dans ton lit à Virton, tu as voulu être. Tu fantasmes déjà? Eh bien, la réalité sera plus belle encore que tes rêves. Profite de ces quatre beaux mois. Ils vont être merveilleux... Fais ton rapport de stage quand même, c'est précisément à cause de ça que je suis dans la merde.
 
Ton dernier retour en date chez maman sera court : un mois. Tu retrouveras vite du boulot, tu auras même le choix. Je ne sais pas si, comme moi, tu feras celui-ci (je pense que oui, on est têtues), mais tu ne signeras pas de CDI là-bas. C'est dommage parce que tu adores la vie à Liège, et que je n'ai pas vraiment de plan B, mais ces derniers jours, seule face à toi-même dans la coloc, tu verras, tu feras des merveilles sur ton mémoire et en toi. Sors, bois, danse. Ne regrette rien. Vis, tu seras vivante Alice. Tu aurais fait un long chemin qui n'aura pas été linéaire, semé d'amour et de voyages comme je l'espère ardemment ce soir, mais tu auras fait au mieux, ce que tu pensais être juste. 
 
Alice, tu vas te pardonner. Réussir à te regarder bien en face, te trouver belle, savoir ce que tu vaux, voir tout le chemin parcouru. Et tu parviendras toujours à regarder devant, même si tu regarderas bien trop souvent en arrière.
 
J'ai une dernière consolation : Alice du futur nous écrira!!!!! ça doit être très enthousiasmant d'écrire à son futur, on lui écrira et elle nous répondra. Je pense que j'ai besoin de lui écrire à elle aussi... Parce que j'ai besoin de savoir si on survit, sans son diplôme universitaire pour lequel on se bat depuis deux ans, sans travail à 26 ans, sans copain et sans vraiment avoir pu retomber amoureuse. 
Peut-être que j'aurai ce diplôme, que je pourrai rester vivre à Liège  et y faire ma vie. Mais tu n'as pas à porter le poids de ces questions, juste à bien prendre le temps de lire cette lettre pour appliquer mes conseils.
 
Prendre du recul sur ton présent. Relativiser. Te pardonner. T'aimer, comme je t'aime.
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cueillir un coquelicot









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